extrait de Candide, chap 30.

Avec les derniers diamants d’Eldorado, Candide achète une « petite métairie » en Turquie, où il réunit tous ses compagnons. Afin d’achever son enquête philosophique sur le bien et la mal, Candide a consulté un derviche[1], qui lui dit qu’il faut se taire sur ce qu’on ne peut pas comprendre. Au retour il croise un vieillard.


[1] Religieux musulman

« Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre? – Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes enfants; le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin. »

Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin : «  Ce bon vieillard me paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l’honneur de souper. – Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes. Car enfin Eglon, roi des Moabites, fut assassiné par AOD ; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards ; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Basa, le roi Ela par Zambri, Ochosias par Jéhu, Athalia par Joïada[1] ; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias[2] furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien[3], Richard II d’Angleterre, Edouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France[4], l’empereur Henri IV ! Vous savez…

–          Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin.

–          Vous avez raison, dit Pangloss ; car quand l’homme fut mis dans le jardin d’Eden, il y fut mis ut operaretur eum[5], pour qu’il travaillât ; ce qui prouve que l’homme ‘est pas né pour le repos.

–          Travaillons sans raisonner, dit Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. »

Toute la petite société entra dans[6] ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide, mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’au frère Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme : et Pangloss disait quelquefois à Candide : «  Tous les évènements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pieds dans le derrière pour l’amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats[7] confits et des pistaches.

– Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »

Voltaire, Candide ou l’Optimisme, chapitre trentième, 1759.


[1] Joïada : le grand-prêtre Joad, sur l’ordre de qui Athalie fut massacrée par le peuple ; cf. le dénouement de la tragédie de Racine.

[2] Sédécias : tous ces exemples sont dans la Bible, au livre des Rois surtout.

[3] Domitien : tous ces hommes de l’Antiquité célèbres pour leur fin misérable sont classés par ordre chronologique.

[4] = Henri III, Henri de Guise et Henri IV tous les trois assassinés.

[5]  = pour le travailler. L’expression est empruntée à la Bible ( Génèse II, 15 ), où il est dit que Dieu plaça l’homme dans le jardin d’Eden «  pour le cultiver et pour le garder ».

[6]  = s’associa à.

[7] = sorte de citron.

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Le personnage de Raskolnikov dans Crime et châtiment, Dostoëvski

Raskolnikov est un étudiant sans le sou, âgé de vingt-trois ans. Par manque d’argent, il a dû abandonner ses études et vit dans un quartier mal famé de Saint-Pétersbourg. Alors qu’il vend son dernier bien, la montre de son père, à une usurière, une idée à l’état lui vient à l’esprit : un meurtre est-il moralement tolérable s’il conduit à une amélioration de la condition humaine ? Mais ce meurtre ne se déroule pas comme prévu et il commet un double assassinat. Après être tombé malade et être resté au lit, cloué par la fièvre, pendant plusieurs jours, Raskolnikov se rend chez l’inspecteur Porphiri Petrovitch avec un ami commun, Razoumikhine.

Celui-ci entrait déjà dans l’appartement. Il était entré avec l’air de faire tous ses efforts possibles pour ne pas pouffer de rire. Derrière lui, la figure ravagée, frénétique, rouge comme une pivoine, Razoumikhine entra, penaud, d’une démarche lourde et maladroite. Son visage et toute sa silhouette étaient réellement comiques à cet instant et justifiaient le rire de Raskolnikov. Raskolnikov, avant toute présentation, salua de la tête leur hôte qui se tenait au milieu de la pièce et posait sur eux un regard interrogateur, il lui tendit la main et lui serra la sienne avec toujours le même effort visible pour contenir sa gaieté et prononcer ne serait-ce que deux ou trois mots pour se présenter. Mais à peine avait-il réussi à prendre un air sérieux et à marmonner quelque chose – soudain, comme malgré lui, il regarda une nouvelle fois Razoumikhine et, là, ce fut plus fort que lui : le rire renforcé jaillit avec une puissance d’autant plus irrépressible qu’il avait fait beaucoup d’efforts pour le contenir. La frénésie extraordinaire avec laquelle Razoumikhine prenait ce rire « de bon cœur » conférait à la scène un air de gaieté des plus franches et, surtout, de parfait naturel. Razoumikhine, comme par un fait exprès, y rajouta du sien.

–         Oh, bon Dieu ! hurla-t-il, avec un grand geste, et son poing tomba juste sur un petit guéridon sur lequel était posé un verre de thé encore à moitié plein. Le tout vola dans un grand tintamarre.

–          A quoi bon casser les chaises, messieurs, ça fait un trou dans le budget ![1] cria gaiement Porphiri Petrovitch.

La scène se présentait ainsi : Raskolnikov laissait mourir son rire, oubliant sa main dans celle de son hôte, mais, sentant la mesure, il attendait le moment d’en finir au plus vite et le plus naturellement possible. Razoumikhine, écrasé définitivement par la chute du guéridon et le verre cassé, jeta un regard noir vers les débris, lança un juron et se tourna violemment vers la fenêtre, où il resta, de dos au public, l’air terriblement renfrogné, à regarder par la fenêtre sans rien y voir du tout. Porphiri Petrovitch riait et voulait rire, mais en regardant cette scène d’un air interloqué et comme avec méfiance, et Raskolnikov avec même une certaine confusion. La présence inattendue de Zamiotov frappa péniblement Raskolnikov.

«  Ça aussi, il faut y réfléchir ! » se dit-il.

–          Excusez-moi, je vous en prie, commença-t-il, confus d’une façon soulignée, Raskolnikov…

–          Voyons, mais c’est très plaisant, vous êtes entrés d’une façon bien plaisante…

[…]Porphiri Petrovitch, dès qu’il eut entendu que son visiteur avait une « petite requête » à lui présenter, lui demanda aussitôt de s’asseoir sur le divan, s’asseyant lui-même à l’autre bout en fixant le visiteur, dans l’attente qu’il lui expose immédiatement cette requête, avec cette attention soulignée et même trop sérieuse qui vous pèse particulièrement si ce que vous exposez, à votre propre avis, est tout à fait disproportionné avec l’attention bien trop sérieuse dont on fait preuve à votre égard. Mais Raskolnikov, en termes brefs et précis, exposa très clairement son affaire et resta si content de lui-même qu’il eut encore le temps de bien examiner Porphiri. Porphiri Petrovitch, lui non plus, ne l’avait pas quitté des yeux. Razoumikhine, qui s’était placé en face, à la même table, suivait l’exposition de l’affaire avec chaleur et impatience, faisant sens cesse passer son regard de l’un à l’autre et inversement, ce qui excédait déjà quelque peu la mesure.

« Crétin ! » l’injuria, à part soi, Raskolnikov.

–                Il vous faut faire une déclaration à la police, répondit Porphiri avec l’air le plus sérieux du monde, comme quoi, n’est-ce pas, ayant appris tel évènement, c’est-à-dire ce meurtre, vous demandez, à votre tour, à faire savoir à l’enquêteur auquel est confiée cette affaire, que tel et tel objet vous appartiennent et que vous désirez les racheter…ou enfin… mais, d’ailleurs, on vous écrira…

–                Mais le problème est là que, au moment où je vous parle, reprit Raskolnikov en essayant de se montrer aussi confus que possible, que je n’ai pas tout à fait les moyens… et même un petit rien comme ça, je ne peux pas … non, voyez-vous, ce que je voudrais maintenant, c’est juste déclarer que les objets sont à moi, mais que sitôt que j’aurai l’argent…

–                C’est pareil, répondit Porphiri Petrovitch, recevant avec froideur cette explication financière, du reste, vous pouvez aussi m’écrire directement à moi, si vous voulez, dans le même sens, comme quoi, voilà, ayant appris telle chose, et déclarant tel ou tel de mes objets, je demande…

–                Mais ça, sur papier simple ? d’empressa de l’interrompre Raskolnikov, qui s’intéressait à nouveau à l’aspect financier de l’affaire.

–                Oh, mais, le plus simple ! et, d’un coup, Porphiri Petrovitch posa sur lui un regard comme très clairement moqueur, plissant les yeux, et comme s’il lui faisait un clin d’œil. Du reste, ce ne fut pas juste qu’une impression de Raskolnikov parce que cela ne dura qu’un instant. En tout cas, il y avait quelque chose. Raskolnikov aurait juré le bon Dieu qu’il lui avait fait un clin d’œil, le diable savait pourquoi.

Deux mots fusèrent comme de la foudre : « Il sait ! »

Fédor Dostoïevski, Crime et châtiment, troisième partie, chapitre V, pages 250 à 253 édition Thesaurus, Actes Sud, 1866.


[1] Citation très célèbre du Revizor de Gogol, pièce de théâtre où le bourgmestre et toute l’administration de cette petite ville russe sont en émoi, dans l’attente du «Revizor», inspecteur envoyé par le gouvernement… Le Revizor est un inspecteur omniscient et rien ne peut être caché. Ce mal et cette peur ont un effet salutaire. Le Revizor devient finalement un accompagnateur qui permet à l’homme de se juger, de revenir à un esprit propre et serviable.

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le personnage de Mme de Merteuil, dans les liaisons dagereuses, lettre LXXXI, 1782

Deux aristocrates, le vicomte de Valmont, et la marquise de Merteuil, emploient toutes les ressources de l’intelligence féroce et dépravée pour séduire et déshonorer une jeune fille pure et naïve, Cécile Volanges, et une femme mûre, dévote et fidèle, Mme de Tourvel.                                                                                                                                        Dans la lettre LXXIX Valmont hésite à obéir et invite Mme de Merteuil à plus de « prudence et de raison ». Dans cette lettre Mme de Merteuil lui répond.

Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? Quand m’avez-vous vue m’écarter des règles que je me suis prescrites, et manquer à mes principes ? Je dis mes principes, et je le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude, ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage.

Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée par état au silence et à l’inaction, j’ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu’on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu’on s’empressait à me tenir, je recueillais avec soin ceux qu’on cherchait à me cacher.

Cette utile curiosité, en servant à m’instruire, m’apprit encore à dissimuler ; forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux yeux de ceux qui m’entouraient, j’essayai de guider les miens à mon gré ; j’obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que vous avez loué si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je quelque chagrin, je m’étudiais à prendre de la joie ; j’ai porté le zèle jusqu’à me causer des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps l’expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine, pour réprimer les symptômes d’une joie inattendue. C’est ainsi que j’ai su prendre, sur ma physionomie, cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si étonné.

J’étais bien jeune encore, et presque sans intérêt : mais je n’avais à moi que ma pensée, et je m’indignais qu’on pût me la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières armes, j’en essayai l’usage : non contente de ne plus me laisser pénétrer, je m’amusais à me montrer sous des formes différentes ; sûre de mes gestes, j’observais mes discours ; je réglais les uns et les autres, suivant les circonstances, ou même seulement suivant mes fantaisies : dès ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule, et je ne montrai plus que celle qu’il m’était utile de laisser voir.

Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l’expression des figures et le caractère des physionomies ; et j’y gagnai ce coup d’œil pénétrant, auquel l’expérience m’a pourtant appris à ne pas me fier entièrement ; mais qui, en tout, m’a rarement trompée.

Je n’avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la plus grande partie de nos politiques doivent leur réputation, et je me trouvais encore qu’aux premiers éléments de la science que je voulais acquérir.

 

Les liaisons dangereuses, « Lettres LXXXI », de Pierre Choderlos De Laclos, 1782

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Un blog pour vous faciliter l’EAF

Chers élèves,
vous trouverez ici les textes à présenter à l’épreuve anticipée de français et leur commentaire, le rappel des problématiques, des corpus, les biographies des auteurs ( postés en commentaire sous les textes donc )…

Vous pouvez naturellement commenter, poser des questions…

Et faire du « copier coller » pour imprimer tout cela chez vous.

J’essaierai également de vous mettre un peu de révisions de méthodes et d’outils d’analyse.
En vous souhaitant une belle réussite,
J. Lacour

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Le personnage de Samilia, dans La mort du roi Tsongor, 2002

Dans une Antiquité imaginaire, en Afrique, le roi Tsongor met fin à ses jours à la vieille du mariage de sa fille , Samilia, qu’il a promise au prince des terres du sel, Kouame, car Sango Kerim, ami d’enfance de la famille royale, vient avec ses armées de nomades réclamer la princesse suite à une promesse d’enfance. La guerre éclate donc entre les deux prétendants divisant la famille royale puisque les deux jumeaux, Sako et Danga, vont également s’affronter.

L’extrait présenté se situe après des années de guerre acharnée, Kouame devant les deux armées dévoile que Samilia s’est offerte à lui une nuit, Sango Kerim dans une effroyable rage rend responsable la princesse de la guerre et l’invite à se suicider.  

Kouame souriait comme un dément aux paroles de Sango Kerim. Il allait et venait dans les rangs de son armée et demandait à tous : « Voulez-vous qu’elle meure ? Voulez-vous qu’elle meure ? » et de plus en plus, des deux côtés, des voix s’élevaient pour hurler : « Oui. Qu’elle meure ». Ce furent des dizaines de voix, puis des centaines, puis l’armée toute entière. Ces hommes semblaient retrouver subitement un espoir. Ils regardaient ce petit corps, noir, immobile, et ils comprenaient qu’il suffisait qu’elle disparaisse pour que tout cesse. Alors oui, chacun d’eux hurlait. De plus en plus fort. Ils criaient tous. Avec joie. Avec fureur. Oui, il fallait que Samilia meure. Et tout pouvait finir.

[…]

« Vous voulez ma mort, dit-elle. Devant vos hommes réunis, vous voulez achever cette guerre. Soit. Tranchez-moi la gorge et scellez votre paix. Et si aucun de vous deux n’a ce courage, qu’un homme u rang se présente et fasse ce que son chef n’ose faire. Je suis seule. Devant des milliers d’hommes qui m’encerclent. Je ne fuirai pas et si je me débats, vous ne serez pas longs à ma maîtriser. Allez. Je suis là. Qu’un d’entre vous marche sur moi et que tout s’achève. Mais non. Vous ne bougez pas. Vous ne dites rien. Ce n’est pas ce que vous voulez. Vous voulez que je me tue moi-même. Et vous osez me le demander en face. Jamais. Vous m’entendez. Je n’ai rien demandé, moi. Vous vous êtes présentés à mon père, avec des présents d’abord, puis avec des armées. La guerre a éclaté. Qu’ai-je gagné ? Des nuits de deuil, des rides et un peu de poussière. Non. Jamais je ne ferai cela. Je ne veux pas quitter la vie. Elle ne m’a rien offert. J’étais riche, ma cité est détruite. J’étais heureuse, mon père et mon frère sont enterrés. […]

Soyez maudits tous les deux, d’oser vouloir que je me tue. Et vous mes frères, vous ne dites rien. Vous n’avez pas eu un mot pour vous opposer à ces deux lâches. Je le vois à votre regard, vous consentez à ma mort. Vous l’espérez. Soyez maudits vous aussi, par le roi Tsongor, votre père. Entendez bien ce que vous dit Samilia. Jamais je ne tournerai le couteau contre ma chair. Si vous voulez me voir mourir, frappez vous-mêmes et salissez vos mains. Je dis plus encore. A partir de ce jour, je ne suis plus à personne. Je crache sur toi, Sango Kerim, et sur nos souvenirs d’enfance. Je crache sur toi, Kouame, et sur la mère qui t’a donné le jour. Je crache sur vous, mes frères, qui vous détruisez l’un l’autre avec la haine de vos viscères. Je vous offre une autre solution pour cesser la guerre. Je ne serai plus à personne. Même en me tirant par les cheveux, vous ne me forcerez pas à entrer dans une de vos couches. Plus rien ne vous force à la guerre. Car à partir de ce jour, ce n’est plus pour moi que vous vous battez.»

Dans un silence profond, Samilia, sans un regard pour ses frères, tourna le dos aux deux armées et s’en alla.

La mort du roi Tsongor, de Laurent Gaudé, chapitre V « L’oubliée », 2002, Actes Sud pp170-171


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Le personnage d’Ange, dans un long dimanche de fiançailles, 1991

« le 7328 »        

       Cinq soldats français condamnés à mort pour mutinerie en janvier 1917 sont emmenés en première ligne à travers les tranchées pour y être abandonnés sur le no man’s land afin que les soldats allemands les fusillent.

Celui qui le suivait dans les boyaux, le quatrième des cinq soldats sans casque, ni insigne, ni numéro de régiment, ni poche de veste ou de capote, ni photo de famille, ni croix de chrétien, étoile de David ou croissant d’Islam, ni rien qui puisse faire feu plus grand que cœur qui bat, celui-là, le matricule 7328 d’un bureau des Bouches-du-Rhône, né à Marseille parmi les émigrés italiens de la Belle de Mai, s’appelait Ange. De l’avis de tous ceux qui avaient pu le connaître, à un moment ou à un autre des vingt-six années qu’il avait vécues sur la terre des hommes, jamais prénom n’avait été plus mal porté.

Il était presque aussi beau que les anges, pourtant, et plaisant aux femmes, même de vertu. Il avait la taille svelte, les muscles longs, les yeux plus noirs et plus mystérieux que la nuit, deux fossettes autour de son sourire, une autre à son menton, le nez juste assez napolitain pour se rengorger dans sa compagnie d’un dicton de garnison – « Gros pif, gros paf » – et les cheveux drus, la moustache princière, l’accent plus doux qu’une chanson, l’air surtout de l’un à qui l’amour est dû. Mais qui avait sombré dans son regard de miel, éprouvé son égoïsme de marbre pouvait le dire : il était sournois, tricheur, discutailleur, chapardeur, cafardeur, peureux rien qu’à l’idée, faux à jurer sur la tête de sa mère morte, tireur dans le dos, traficoteur de tabac et de marraines de guerre, avare d’une pincée de sel, pleurard quand ça tombe pas loin, matamore quand le régiment d’à côté monte en ligne, de son vrai métier bon à rien, de son propre aveu le plus misérable et le plus minable des Pauvres Couillons Du Front. Sauf qu’il n’avait pas eu le temps d’en voir beaucoup, il n’était donc pas sûr.

Le front, en tout et pour tout, le 7328 l’avait connu trois mois, les trois derniers de l’année qui venait de finir. Auparavant, il était dans un camp d’instruction, à Joigny. (…) Avant encore, il était à la prison de Saint-Pierre, à Marseille, où il purgeait depuis le 31 juillet 14, quand tout le monde était devenu fou, une peine de cinq ans pour ce qu’il appelait « une affaire de cœur » – ou «  d’honneur », selon qu’il parlait à une femme ou à un homme – , en fait une querelle lamentablement conclue entre deux proxénètes de quartier.

Cet été-là, son troisième derrière les murs, on récupérait jusqu’aux ancêtres et aux droits communs pour ressusciter les régiments fondus, on l’avait laissé choisir. Il avait choisi, de concert avec d’autres parieurs sans cervelle, que la guerre n’était plus qu’une question de semaines, que les Français ou les Anglais allaient forcément s’effondrer quelque part et qu’il serait libre avant Noël. En foi de quoi, après deux semaines dans l’Aisne à se terrer dans des trous pour se garer des marmites ; il avait vécu cinquante jours qui étaient cinquante fois cent de bagne – à Fleury, au Bois Chauffour, à la côte du Poivre -, cinquante éternités d’horreur, seconde par seconde, épouvante par épouvante, pour reprendre ce piège à rats puant la pisse, la merde et la mort de tous ceux, dans les deux camps, qui s’y étaient secoué le fêtard sans avoir l’entrain de se finir, Douaumont devant Verdun.

Que la Bonne Mère, qui protège aussi les voyous, en soit remerciée longtemps : il n’avait pas eu à y aller avec les premiers, au risque de se faire étriper par un précédent locataire, et il en était sorti avec au moins cette consolation que rien ne pourrait jamais être pire, ni dans ce monde ni dans un autre. Mais il fallait qu’il soit tombé bien bas pour s’imaginer que la méchanceté humaine a des limites, le pire c’est ce qu’elle invente encore plus volontiers.

[…]

Oui, il marchait dans la boue parce que c’était sa place, le quatrième des cinq condamnés traînés jusque-là, en ce labyrinthe dans la neige, pour y voir en face le mauvais sort, mais il avait trop marché, il était trop fatigué pour se défendre encore, il n’aspirait plus qu’à dormir, il était sûr de s’endormir dès qu’on l’attacherait au poteau de misère et qu’on lui banderait les yeux, il ne saurait jamais ce qui s’était passé à la fin de sa vie : Anjou, feu, feu de cheminée, nez de canard, canard à la mare, j’en ai marre, marabout, boue des tranchées dont il s’extirpait, tête baissée, tanguant d’une épaule à l’autre, pour aller plus loin vers les reflets du soir, il en avait marre.

Extrait d’Un long dimanche de fiançailles, « Samedi soir » premier chapitre, de Sébastien Japrisot, 1991.


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