Ruy Blas, V, sc. 3

Ruy Blas, terrible, l’épée de don Salluste à la main.
Je crois que vous venez d’insulter votre reine !
Don Salluste se précipite vers la porte.
Ruy Blas la lui barre.

– Oh ! N’allez point par là, ce n’en est pas la peine,
J’ai poussé le verrou depuis longtemps déjà. –
Marquis, jusqu’à ce jour Satan te protégea,
Mais, s’il veut t’arracher de mes mains, qu’il se montre.
– À mon tour ! – On écrase un serpent qu’on rencontre.
– Personne n’entrera, ni tes gens, ni l’enfer !
Je te tiens écumant sous mon talon de fer !
– Cet homme vous parlait insolemment, madame ?
Je vais vous expliquer. Cet homme n’a point d’âme,
C’est un monstre. En riant hier il m’étouffait.
Il m’a broyé le cœur à plaisir. Il m’a fait
Fermer une fenêtre, et j’étais au martyre !
Je priais ! Je pleurais ! Je ne peux pas vous dire.
Au marquis.
Vous contiez vos griefs dans ces derniers moments.
Je ne répondrai pas à vos raisonnements,
Et d’ailleurs– je n’ai pas compris. – ah ! Misérable !
Vous osez, – votre reine, une femme adorable !
Vous osez l’outrager quand je suis là ! – Tenez,
Pour un homme d’esprit, vraiment, vous m’étonnez !
Et vous vous figurez que je vous verrai faire
Sans rien dire ! – écoutez, quelle que soit sa sphère,
Monseigneur, lorsqu’un traître, un fourbe tortueux,
Commet de certains faits rares et monstrueux,
Noble ou manant, tout homme a droit, sur son passage,
De venir lui cracher sa sentence au visage,
Et de prendre une épée, une hache, un couteau ! … –
Pardieu ! J’étais laquais ! Quand je serais bourreau ?

La Reine.
Vous n’allez pas frapper cet homme ?

Ruy Blas.
Je me blâme
D’accomplir devant vous ma fonction, madame,
Mais il faut étouffer cette affaire en ce lieu.
Il pousse don Salluste vers le cabinet.
– C’est dit, monsieur ! Allez là dedans prier Dieu !

Don Salluste.
C’est un assassinat !

Ruy Blas.
Crois-tu ?

Don Salluste, désarmé, et jetant un regard plein de rage autour de lui.
Sur ces murailles
Rien ! Pas d’arme !
À Ruy Blas.
Une épée au moins !

Ruy Blas.
Marquis ! Tu railles !
Maître ! Est-ce que je suis un gentilhomme, moi ?
Un duel ! Fi donc ! Je suis un de tes gens à toi,
Valetaille de rouge et de galons vêtue,
Un maraud qu’on châtie et qu’on fouette, – et qui tue !
Oui, je vais te tuer, monseigneur, vois-tu bien ?
Comme un infâme ! Comme un lâche ! Comme un chien !

La Reine.
Grâce pour lui !

Ruy Blas, à la reine, saisissant le marquis.
Madame, ici chacun se venge.
Le démon ne peut plus être sauvé par l’ange !

La Reine, à genoux.
Grâce !

Don Salluste, appelant.
Au meurtre ! Au secours !

Ruy Blas, levant l’épée.
As-tu bientôt fini ?

Don Salluste, se jetant sur lui en criant.
Je meurs assassiné ! Démon !

Ruy Blas, le poussant dans le cabinet.
Tu meurs puni !
Ils disparaissent dans le cabinet, dont la porte se referme sur eux.

La Reine, restée seule, tombant demi-morte sur le fauteuil.
Ciel !
Un moment de silence. Rentre Ruy Blas, pâle, sans épée.

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Un commentaire pour Ruy Blas, V, sc. 3

  1. Introduction
    Ruy Blas, homme du peuple et valet, est devenu premier Ministre du royaume, à la faveur d’une machination fomentée par son maître, Don Salluste. Ruy Blas est secrètement amoureux de la reine. Généreux et désintéressé, il dénonce la corruption de l’état mais vient de se voir obligé, par le retour de Don Salluste, (ironiquement déguisé en valet à cause de son bannissement) à avouer sa modeste identité à la reine.

    Problématique :
    Quelles sont « les régions élevées » que Ruy Blas offre à son public ?

    I. Le rebondissement : l’inversion des forces

    A- Les causes de cette inversion
    – Outrage à la reine, champ lexical de l’offense (« insulter », « insolemment »…).
    – L’amour que Ruy Blas ressent pour la reine le pousse à se révolter contre Don Salluste. Cet amour se ressent dans sa tirade : points d’exclamation, questions rhétoriques, interjections…
    – Ruy Blas : anaphore de « vous osez » adressée à Don Salluste => montre l’offense de Don Salluste envers la reine.
    – Ruy Blas a souffert des mauvais traitements de Don Salluste : métaphores qui mettent en valeur la souffrance de Ruy Blas (« C’est un monstre. En riant hier il m’étouffait./ Il m’a broyé le cœur à plaisir. »). Gradation : « Je priais ! Je pleurais ! »

    B- Une opposition verbale
    – Ruy Blas fait des tirades alors que Don Salluste parle peu (opposé à l’acte I scène 1)
    – Ruy Blas donne des ordres (« N’allez point par là », « Allez là dedans prier Dieu ! »)
    – Ruy Blas passe du vouvoiement au tutoiement pour s’adresser à Don Salluste => plus de hiérarchie.

    C- Une opposition physique
    – Ruy Blas s’oppose physiquement à Don Salluste « Ruy Blas la lui barre. » (la route).
    – « J’ai poussé le verrou depuis longtemps déjà. » : les personnages sont enfermés et donc livrés à eux-mêmes => huis-clos.
    – « Personne n’entrera, ni tes gens, ni l’enfer ! » : la double négation insiste sur le fait que Don Salluste ne recevra aucune aide.
    – Ruy Blas a le pouvoir : « Je te tiens écumant sous mon talon de fer ! » => symbole de la supériorité de Ruy Blas sur Don Salluste.

    II. L’affrontement du Bien et du Mal
    A- Un personnage mauvais : Don Salluste
    – Allégorie du Mal : champ lexical du diable : « Satan », « serpent », « Enfer », « Démon ».
    – Don Salluste est déshumanisé : « Cet homme n’a point d’âme. », « monstre ».
    – Personnage cruel qui a fait souffrir Ruy Blas.
    – Ruy Blas utilise un vocabulaire péjoratif pour désigner Don Salluste (« traître », « fourbe tortueux »).

    B- Un personnage bon : la Reine
    – Allégorie du Bien.
    – Don Salluste et la reine sont 2 personnages antithétiques : indiqué par la métaphore « Le démon ne peut plus être sauvé par l’ange ! »
    – La reine montre sa grandeur d’âme en éprouvant de la compassion car elle ne souhaite pas mort de Don Salluste opposé a la rancune de Don Salluste.
    – Mimétisme du meurtre dans la didascalie de la fin : « demi-morte » => montre que la reine est très choquée.

    C- Un justicier : Ruy Blas
    – Allégorie de la justice.
    – Détermination de Ruy Blas : « Oui, je vais te tuer » => conviction.
    – Vocabulaire de la justice : « tout homme a droit »
    – Egalement vocabulaire de la vengeance (« ici chacun se venge ») => La vengeance n’est pas la justice. Ruy Blas justicier ou vengeur ?
    – Ruy Blas considère le fait de tuer Don Salluste comme un devoir : « ma fonction ».
    – Un héros passionné et sensible : « Rentre Ruy Blas, pâle » (didascalie de la fin) : Ruy Blas est choqué par son acte, mais il l’a accompli car il le jugeait juste.

    Conclusion

    Ruy Blas est un héros romantique : passion (amour + crime passionnel) + pouvoir (=symbole de la puissance du peuple sur la décadence des nobles). Cette scène permet donc au peuple d’atteindre les régions de l’amour passionnel et du pouvoir.

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