Ruy Blas, I, sc. 3

RUY BLAS

Ecoute.

Je l’attends tous les jours au passage. Je suis

Comme un fou ! Ho ! sa vie est un tissu d’ennuis,

A cette pauvre femme ! – Oui, chaque nuit j’y songe. –

Vivre dans cette cour de haine et de mensonge,

Mariée à ce roi qui passe tout son temps

A chasser ! Imbécile ! – un sot vieux à trente ans !

Moins qu’un homme ! à régner comme à vivre inhabile.

– Famille qui s’en va ! – Le père était débile

Au point qu’il ne pouvait tenir un parchemin.

– Oh ! si belle et si jeune, avoir donné sa main

A ce roi Charles deux ! Elle ! Quelle misère !

– Elle va tous les soirs chez les sœurs du Rosaire,

Tu sais ? en remontant la rue Ortaleza.

Comment cette démence en mon cœur s’amassa,

Je l’ignore. Mais juge ! elle aime une fleur bleue

D’Allemagne… –  Je fais chaque jour une lieue,

Jusqu’à Caramanchel, pour avoir de ces fleurs.

J’en ai cherché partout sans en trouver ailleurs.

J’en compose un bouquet, je prends les plus jolies…

– Oh ! mais je te dis là des choses, des folies ! –

Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur,

Je me glisse et je vais déposer cette fleur

Sur son banc favori. Même hier, j’osai mettre

Dans le bouquet, – vraiment, plains-moi, frère ! – une lettre !

La nuit, pour parvenir jusqu’à ce banc, il faut

Franchir les murs du parc, et je rencontre en haut

Ces broussailles de fer qu’on met sur les murailles.

Un jour j’y laisserai ma chair et mes entrailles.

Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre ? je ne sais.

Frère, tu le vois bien, je suis un insensé.

 

DON CESAR

Diable ! ton algarade[1] a son danger. Prends garde.

Le comte d’Oñate, qui l’aime aussi, la garde

Et comme un majordome et comme un amoureux.

Quelque reître[2], une nuit, gardien peu langoureux,

Pourrait bien, frère, avant que ton bouquet se fane,

Te le clouer au cœur un coup de pertuisane[3].

Mais quelle idée ! aimer la reine ! ah ça, pourquoi ?

Comment diable as-tu fait ?

 

RUY BLAS, avec emportement.

Est-ce que je sais, moi !

– Oh ! mon âme au démon ! je la vendrais, pour être

Un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre,

Je vois en ce moment, comme un vivant affront,

Entrer, la plume au feutre et l’orgueil sur le front !

Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne,

Et pour pouvoir comme eux m’approcher de la reine

Avec un vêtement qui ne soit pas honteux !

Mais, ô rage ! être ainsi, près d’elle ! devant eux !

En livrée ! un laquais ! être laquais pour elle,

Ayez pitié de moi, mon Dieu !

( se rapprochant de don César )

Je me rappelle.

Ne demanderais-tu pas pourquoi je l’aime ainsi,

Et depuis quand ?… – Un jour… – Mais à quoi bon ceci ?

C’est vrai, je t’ai toujours connu cette manie !

Par mille questions vous mettre à l’agonie !

Demander où ? comment ? pourquoi ? Mon sang bout !

Je l’aime follement ! Je l’aime, voilà tout !

 

DON CESAR

Là, ne te fâche pas.

 

RUY BLAS, tombant épuisé et pâle sur le fauteuil.

Non. Je souffre. – Pardonne.

Ou plutôt, va, fuis-moi. Va-t-en, frère. Abandonne

Ce misérable fou qui porte avec effroi

Sous les habits d’un valet les passions d’un roi !

 

Victor Hugo, Ruy Blas, Acte I, scène 3, v.382 -436


[1]  = brusque sortie contre quelqu’un

[2] Cavalier mercenaire d’origine allemande, ici soldat brutal

[3] Sorte de hallebarde

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