Candide, chapitre 6

Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale, que de donner au peuple un bel autodafé ; il était décidé par l’université de Coïmbre, que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler.

On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard ; on vint lier après le dîner le docteur Pangloss, et son disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour avoir écouté avec un air d’approbation : tous deux furent menés séparément dans les appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais incommodé du soleil : huit jours après ils furent tous deux revêtus d’un san-benito[1], et on orna leurs têtes de mitres de papier[2] : la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées et de diables qui n’avaient ni queues, ni griffes : mais les diables de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, suivi d’une belle musique en faux-bourdon[3]. Candide fut fessé en cadence pendant qu’on chantait ; le Biscayen et les deux hommes qui n’avaient point voulu manger du lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.

Voltaire, Candide ou l’Optimisme, chapitre 6, (1759)


[1] Casque dont on revêtait les victimes de l’Inquisition.

[2] Coiffures d’infamie.

[3] Chant d’église à plusieurs voix.

Publicités
Cet article a été publié dans Séquence 3 Candide. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Candide, chapitre 6

  1. INTRODUCTION

    A. PREAMBULE
    • L’épisode de l’autodafé est relaté par le narrateur en focalisation zéro alors que ds le chap. VIII, c’est Cunégonde, spectatrice de la cérémonie, qui en fera le récit. Cette réduplication montre, si besoin est, combien la dénonciation de l’intolérance, celle qui se nourrit du fanatisme religieux est un thème cher à Voltaire. Le fanatisme a de multiples visages dont l’inquisition n’est qu’un avatar. Le chap I en a présenté un autre à travers la peinture d’une noblesse rétractée sur ses privilèges et prisonnière de préjugés nobiliaires grotesques.
    • Ce chapitre porte une sérieuse atteinte à la théorie de l’Optimisme car y meurent un grand nombre de victimes innocentes (les 4 condamnés – si l’on compte la fausse mort de Pangloss (mal pendu) – et les victimes des deux tremblements de terre !)
    • La composition de la page est d’une grande simplicité et correspond aux deux § que nous allons commenter : le 1er § présente la décision des autorités religieuses et le lien avec le tremblement de terre ; le 2ème § consacré à l’autodafé présente successivement les victimes, leur crime, leur châtiment.
    B. SITUATION
    • Après l’épisode guerrier des chapitres 3 et 4, les tribulations maritimes de Candide l’ont amené après une violente tempête au cours de laquelle il a perdu le bon anabaptiste Jacques à Lisbonne, ville portugaise en proie à un terrible séisme. C’est donc ébranlé par les différentes catastrophes récentes et dont les dernières dépassent la seule malfaisance humaine que Candide aborde à Lisbonne.
    • Liaison étroite entre chap VI et V par thème religion. A la fin du chap V, P (et involontairement et passivement) C se sont compromis dans une discussion religieuse avec un familier de l’inquisition. Bavard impénitent, P s’est lancé ds des arguties sur notion métaphysique de liberté. Au chap VI, C et P sont victimes de la décision de l’université de Coimbre de brûler à petit feu quelques hérétiques pour éviter un nouveau tremblement de terre. Par conséquent P et C sont arrêtés l’un pour avoir parlé et l’autre pour avoir écouté. Le chap VI décrit dc le châtiment infligé
    C. INTERETS / PLAN
    • Un conteur dramaturge pour une mise en scène sous le signe des apparences
    • Un conteur contempteur de l’Infâme.

    I. UN RECIT THEATRALISE ET DISTANCIE : L’AUTODAFE COMME SPECTACLE RITUEL

    A. LA MISE EN SCENE D’UN « BEL AUTODAFE »
    Le champ lexical du spectacle
    Un cadre spatial fonctionnant comme un décor 24
    Concentration des effets et rapidité des actions 12
    Absence d’analyse psychologique 12
    Narrateur spectateur et spectateur lecteur
    Les variations d’éclairage : les changements de points de vue 13
    Un regard d’esthète 16 (sermon très pathétique / Belle musique)
    Inflation des détails visuels et sonores fonctionnant comme des didascalies
    Un tempo alerte (passé simple 17, indicateurs temporels 18, « et » 22, ellipse 30, 33)
    Une esthétique classique :
    Economie de moyens 23
    Syntaxe épurée (phrases juxtaposées ou coordonnées, rôle du « et ») 23

    B. UNE SCENE CARNAVALESQUE
    • Costumes et déguisements 25 30 F
    Mitres en papier : privées de solennité 15
    • Renversement carnavalesque :
    Les diables n’ont ni queue ni griffes comme la cérémonie n’a ni queue ni tête
    Flammes renversées (renversement) / flammes droites
    • Procession religieuse : sorte de défilé carnavalesque
    Conséquence : un spectacle vidé de tout contenu spirituel.

    C. UN RECIT EUPHEMISE MUET ET FACTUEL

    • Un récit édulcoré, euphémisé : respect des bienséances : pas de cri, de sang, de bourreau (conforme à l’esthétique classique !)
    • Absence de pathos 33 D
    Neutralité de ton, regard de l’ethnologue, du clinicien
    • Récit factuel : enchaînement strict et rapide des faits (de la prison à la procession sans passer par le prétoire) qui s’autorise l’ellipse (les 8 jours passés en prison)

    D. LE REGNE DES APPARENCES

    • Les condamnés ABCG
    • La cérémonie ABC

    II. L’INFAMIE DE LA TYRANNIE INQUISITORIALE
    Ie les objectifs de la dénonciation : le fanatisme religieux, la superstition et l’intolérance
    A. LE MECANISME DE L’INQUISITION
    • Un pouvoir anonyme, omnipotent 7 et incompétent
    L’aspect comminatoire du « ON », ellipse systématique des compléments d’agent
    Forme et voix passives 6 bis, 17
    Un monde muet et déshumanisé 11 bis
    Recherche forcenée de pécheurs, de victimes expiatoires et propitiatoires : règne de l’arbitraire

    • Des victimes anonymes et innocentes

    Faux crimes et vrais châtiments 4 5 6
    Les griefs 8 28 MNO
    Les effets
    Iniquité dénoncée par les faits : cf. fin 2ème § : l’inefficacité provoque l’effet inverse de celui qui est escompté (recherché)
    Des figures christiques (Golgotha, crucifixion, tremblement terre : voir Matthieu 27-51))

    B. LE MECANISME DE LA DENONCIATION
    • Le règne de l’absurde et le jeu sur les causalités
    i. Faire éclater l’absurde 10 11
    ii. L’assonance en (a) 32 mimétique du fracas sismique
    iii. Ironie de V : critique de la superstition (cf enchaînement illogique des 1er et 2ème § « en conséquence »)
    • Le choc des champs lexicaux : la logique / le religieux
    Conséquence : acte de foi, l’autodafé est dévalué en acte de superstition 14

    • Le matériel substitut du spirituel 14 E
    • La double dénonciation : le poids du « deux » 19
    • Recours aux armes théologiques pour dénoncer le fanatisme religieux : les réminiscences néo testamentaires 21
    • De spectateur, V se fait contempteur (modification perceptible ds le choix des armes rhétoriques dont se dote le narrateur) du « bel autodafé » :
    1. l’ironie 25 25 BIS
    Figures de style et procédés constitutifs de l’ironie JKL
    2. L’humour 25 TER 29 (humour noir)
    3. Le burlesque 32

    CONCLUSION
    • L’intolérance est la seconde incarnation du mal rencontrée par C : elle a une parenté avec la guerre car présente même aspect spectaculaire (beauté apparente qui masque des atrocités)
    • De plus, comme la guerre, il s’agit ici d’une surenchère des hommes sur leur propre malheur.
    • Les échos : ont pour fonction d’assurer sous l’apparente disparité des épisodes une profonde cohérence narrative (VIII, Cunégonde / XXVIII)
    • La futilité des crimes reprochés ici contraste avec la violence du châtiment et le procédé semble relever de l’exagération, toujours si efficace lorsqu’on se livre à la caricature… Bien sûr à l’époque de la composition de Candide, Voltaire ignore que le 1er juillet 1766 le jeune chevalier de la Barre sera exécuté à Abbeville pour avoir été seulement suspecté de ne s’être point découvert au passage d’une procession religieuse…La réalité dépasse la fiction…
    • L’intolérance religieuse n’est évidemment pas l’apanage des catholiques ; Au chap III, Candide est repoussé avec virulence par un protestant hollandais à qui il ne déclare pas qu’il croit voir dans le pape l’Antéchrist. Au chap XII, la Vieille relate les horreurs de la guerre qui opposa les janissaires turcs et musulmans aux Russes orthodoxes. Le fanatisme semble être la règle de toutes les religions.
    • Les chapitres eldoradiens peignent un peuple heureux parce que débarrassé des dogmes religieux, un peuple sans clergé, un peuple qui ne prie pas Dieu mais qui ne cesse de le remercier. Cette religion de la tolérance, Candide la fait sienne au chap XXX. Dans la métairie coexistent optimisme et pessimiste, chrétiens et musulmans (frère Giroflée) mais il n’y a ni ’église ni clergé et l’harmonie n’est obtenue qu’au prix de l’expulsion du fils du baron et du silence de Pangloss.
    s
    L’autodafé marque la purification de l’Eglise (auto da fe = acte de foi) par des cérémonie voulues exemplaires. Il est constitué par la lecture solennelle des jugements de l’inquisition aux condamnés revêtus d’une casaque (san benito) et d’une mitre en carton sur laquelle sont peints des diables et des flammes. Le sens des flammes traduit le degré de culpabilité : les flammes droites annoncent la peine de mort et les flammes renversées la remise de cette peine. Puis vient l’exécution de la sentence : les impénitents et les relaps sont brûlés vifs, les repentants bénéficient d’un régime de faveur puisqu’ils sont étranglés avant d’être jetés au feu. Ceux qui échappent à la mort sont flagellés – comme Candide – , emprisonnés, exilés ou privés de leurs biens.
    L’épisode de l’autodafé repose sur des circonstances historiques : le 20 juin 1756 eut lieu à Lisbonne un autodafé consécutif au tremblement de terre et Voltaire y fait référence dans son Précis du siècle de Louis XV : « Les Portugais crurent obtenir la clémence de Dieu en faisant brûler des Juifs et d’autres hommes dans ce qu’ils appellent un autodafé, acte de foi, que les autres nations regardent comme un acte de barbarie »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s