Candide, chapitre 6

Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale, que de donner au peuple un bel autodafé ; il était décidé par l’université de Coïmbre, que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler.

On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard ; on vint lier après le dîner le docteur Pangloss, et son disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour avoir écouté avec un air d’approbation : tous deux furent menés séparément dans les appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais incommodé du soleil : huit jours après ils furent tous deux revêtus d’un san-benito[1], et on orna leurs têtes de mitres de papier[2] : la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées et de diables qui n’avaient ni queues, ni griffes : mais les diables de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, suivi d’une belle musique en faux-bourdon[3]. Candide fut fessé en cadence pendant qu’on chantait ; le Biscayen et les deux hommes qui n’avaient point voulu manger du lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.

Voltaire, Candide ou l’Optimisme, chapitre 6, (1759)


[1] Casque dont on revêtait les victimes de l’Inquisition.

[2] Coiffures d’infamie.

[3] Chant d’église à plusieurs voix.

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Ruy Blas, I, sc. 3

RUY BLAS

Ecoute.

Je l’attends tous les jours au passage. Je suis

Comme un fou ! Ho ! sa vie est un tissu d’ennuis,

A cette pauvre femme ! – Oui, chaque nuit j’y songe. –

Vivre dans cette cour de haine et de mensonge,

Mariée à ce roi qui passe tout son temps

A chasser ! Imbécile ! – un sot vieux à trente ans !

Moins qu’un homme ! à régner comme à vivre inhabile.

– Famille qui s’en va ! – Le père était débile

Au point qu’il ne pouvait tenir un parchemin.

– Oh ! si belle et si jeune, avoir donné sa main

A ce roi Charles deux ! Elle ! Quelle misère !

– Elle va tous les soirs chez les sœurs du Rosaire,

Tu sais ? en remontant la rue Ortaleza.

Comment cette démence en mon cœur s’amassa,

Je l’ignore. Mais juge ! elle aime une fleur bleue

D’Allemagne… –  Je fais chaque jour une lieue,

Jusqu’à Caramanchel, pour avoir de ces fleurs.

J’en ai cherché partout sans en trouver ailleurs.

J’en compose un bouquet, je prends les plus jolies…

– Oh ! mais je te dis là des choses, des folies ! –

Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur,

Je me glisse et je vais déposer cette fleur

Sur son banc favori. Même hier, j’osai mettre

Dans le bouquet, – vraiment, plains-moi, frère ! – une lettre !

La nuit, pour parvenir jusqu’à ce banc, il faut

Franchir les murs du parc, et je rencontre en haut

Ces broussailles de fer qu’on met sur les murailles.

Un jour j’y laisserai ma chair et mes entrailles.

Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre ? je ne sais.

Frère, tu le vois bien, je suis un insensé.

 

DON CESAR

Diable ! ton algarade[1] a son danger. Prends garde.

Le comte d’Oñate, qui l’aime aussi, la garde

Et comme un majordome et comme un amoureux.

Quelque reître[2], une nuit, gardien peu langoureux,

Pourrait bien, frère, avant que ton bouquet se fane,

Te le clouer au cœur un coup de pertuisane[3].

Mais quelle idée ! aimer la reine ! ah ça, pourquoi ?

Comment diable as-tu fait ?

 

RUY BLAS, avec emportement.

Est-ce que je sais, moi !

– Oh ! mon âme au démon ! je la vendrais, pour être

Un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre,

Je vois en ce moment, comme un vivant affront,

Entrer, la plume au feutre et l’orgueil sur le front !

Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne,

Et pour pouvoir comme eux m’approcher de la reine

Avec un vêtement qui ne soit pas honteux !

Mais, ô rage ! être ainsi, près d’elle ! devant eux !

En livrée ! un laquais ! être laquais pour elle,

Ayez pitié de moi, mon Dieu !

( se rapprochant de don César )

Je me rappelle.

Ne demanderais-tu pas pourquoi je l’aime ainsi,

Et depuis quand ?… – Un jour… – Mais à quoi bon ceci ?

C’est vrai, je t’ai toujours connu cette manie !

Par mille questions vous mettre à l’agonie !

Demander où ? comment ? pourquoi ? Mon sang bout !

Je l’aime follement ! Je l’aime, voilà tout !

 

DON CESAR

Là, ne te fâche pas.

 

RUY BLAS, tombant épuisé et pâle sur le fauteuil.

Non. Je souffre. – Pardonne.

Ou plutôt, va, fuis-moi. Va-t-en, frère. Abandonne

Ce misérable fou qui porte avec effroi

Sous les habits d’un valet les passions d’un roi !

 

Victor Hugo, Ruy Blas, Acte I, scène 3, v.382 -436


[1]  = brusque sortie contre quelqu’un

[2] Cavalier mercenaire d’origine allemande, ici soldat brutal

[3] Sorte de hallebarde

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Ruy Blas, III, sc. 2

Scène II. – Les mêmes, Ruy Blas.

RUY BLAS, survenant.

Bon appétit, messieurs ! –

( Tous se retournent. Silence de surpris

 Et d’inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face. )

 

Ô ministres intègres !

Conseillers vertueux ! voilà votre façon

De servir, serviteurs qui pillez la maison !

Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,

L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !

Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts

Que de remplir votre poche et vous enfuir après !

Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,

Fossoyeurs qui venez de voler dans sa tombe !

–Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.

L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur,

Tout s’en va. – Nous avons, depuis Philippe quatre,

Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;

En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg,

Et toute la Comté jusqu’au dernier faubourg;

Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues

De côte, et Pernambouc, et les Montagnes Bleues !

Mais voyez – Du ponant jusques à l’orient,

L’Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.

Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme,

La Hollande et l’Anglais partagent ce royaume ;

Rome vous trompe ; il ne faut risquer qu’à demi

Une armée en Piémont, quoique pays ami ;

La Savoie et son duc sont pleins de précipices.

La France, pour vous prendre, attend des jours propices.

L’Autriche aussi vous guette. Et l’infant bavarois

Se meurt, vous le savez. – Quant à vos vice-rois,

Médina, fou d’amour, emplit Naples d’esclandres,

Vaudémont vend Milan, Legañez perd les Flandres.

Quel remède à cela ? – L’état est indigent,

L’état est épuisé de troupes et d’argent ;

Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,

Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.

Et vous osez !… – Messieurs, en vingt ans, songez-y,

Le peuple, – j’en ai fait le compte, et c’est ainsi ! –

Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,

Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,

Le peuple misérable, et qu’on pressure encor,

A sué quatre cent trente millions d’or !

Et ce n’est pas assez ! et vous voulez, mes maîtres !… –

Ah ! j’ai honte pour vous ! – Au-dedans, routiers, reîtres,

Vont battant le pays et brûlant la moisson.
L’escopette est braquée au coin de tout buisson.
Comme si c’était peu de la guerre des princes,
Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,
Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,
Morsures d’affamés sur un vaisseau perdu !
Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;
L’herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d’œuvres.
Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
L’Espagne est un égout où vient l’impureté
De toute nation. – tout seigneur à ses gages
À cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.
Génois, sardes, flamands, Babel est dans Madrid.
L’alguazil, dur au pauvre, au riche s’attendrit.
La nuit on assassine, et chacun crie : à l’aide !
– Hier on m’a volé, moi, près du pont de Tolède ! –
La moitié de Madrid pille l’autre moitié.
Tous les juges vendus. Pas un soldat payé.
Anciens vainqueurs du monde, espagnols que nous sommes.
Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes,
Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards,
S’habillant d’une loque et s’armant de poignards.

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Ruy Blas, II, sc. 2

RUY BLAS – Acte II – Scène II – LA REINE seule

La Reine, seule.
À ses dévotions ? Dis donc à sa pensée !
Où la fuir maintenant ? Seule ! Ils m’ont tous laissée.
Pauvre esprit sans flambeau dans un chemin obscur !
Rêvant.
Oh ! Cette main sanglante empreinte sur le mur !
Il s’est donc blessé ? Dieu ! – mais aussi c’est sa faute.
Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute ?
Pour m’apporter les fleurs qu’on me refuse ici,
Pour cela, pour si peu, s’aventurer ainsi !
C’est aux pointes de fer qu’il s’est blessé sans doute.
Un morceau de dentelle y pendait. Une goutte
De ce sang répandu pour moi vaut tous mes pleurs.
S’enfonçant dans sa rêverie.
Chaque fois qu’à ce banc je vais chercher les fleurs,
Je promets à mon Dieu, dont l’appui me délaisse,
De n’y plus retourner. J’y retourne sans cesse.
– Mais lui ! Voilà trois jours qu’il n’est pas revenu
– Blessé ! – Qui que tu sois,ô jeune homme inconnu
Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m’aime,
Sans rien me demander, sans rien espérer même,
Viens à moi, sans compter les périls où tu cours ;
Toi qui verses ton sang, toi qui risques tes jours
Pour donner une fleur à la reine d’Espagne ;
Qui que tu sois, ami dont l’ombre m’accompagne,
Puisque mon coeur subit une inflexible loi,
Sois aimé par ta mère et sois béni par moi !
Vivement et portant la main à son coeur.
– Oh ! Sa lettre me brûle !
Retombant dans sa rêverie.
Et l’autre ! L’implacable
Don Salluste ! Le sort me protège et m’accable.
En même temps qu’un ange, un spectre affreux me suit ;
Et, sans les voir, je sens s’agiter dans ma nuit,
Pour m’amener peut-être à quelque instant suprême,
Un homme qui me hait près d’un homme qui m’aime.
L’un me sauvera-t-il de l’autre ? Je ne sais.
Hélas ! Mon destin flotte à deux vents opposés.
Que c’est faible, une reine, et que c’est peu de chose !
Prions.
Elle s’agenouille devant la madone.
– Secourez-moi, madame ! Car je n’ose
É lever mon regard jusqu’à vous !
Elle s’interrompt.
– Ô mon Dieu ! La dentelle, la fleur, la lettre, c’est du feu !
Elle met la main dans sa poitrine et en arrache une lettre

froissée, un bouquet desséché de petites fleurs bleues et un morceau de dentelle taché de sang qu’elle jette sur la table ; puis elle retombe à genoux.
Vierge, astre de la mer ! Vierge, espoir du martyre !
Aidez-moi ! –
S’interrompant.
Cette lettre !
Se tournant à demi vers la table.
Elle est là qui m’attire.
S’agenouillant de nouveau.
Je ne veux plus la lire ! – ô reine de douceur !
Vous qu’à tout affligé Jésus donne pour soeur !
Venez, je vous appelle ! –
Elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis s’arrête, puis enfin se précipite sur la lettre, comme cédant à une attraction irrésistible.
Oui, je vais la relire
Une dernière fois ! Après, je la déchire !
Avec un sourire triste.
Hélas ! Depuis un mois je dis toujours cela.
Elle déplie la lettre résolument et lit.
 » Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là
 » Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;
 » Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ;
 » Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut ;
 » Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut.  »
Elle pose la lettre sur la table.
Quand l’âme a soif, il faut qu’elle se désaltère,
Fût-ce dans du poison !
Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine.
Je n’ai rien sur la terre.
Mais enfin il faut bien que j’aime quelqu’un, moi !
Oh ! s’il avait voulu, j’aurais aimé le roi.
Mais il me laisse ainsi – seule – d’amour privée.
La grande porte s’ouvre à deux battants. Entre un huissier de chambre, en grand costume.

L’HUISSIER, à haute voix
– Une lettre du roi !

LA REINE, comme réveillée en sursaut, avec un cri de joie.
Du roi ! je suis sauvée !

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Ruy Blas, V, sc. 3

Ruy Blas, terrible, l’épée de don Salluste à la main.
Je crois que vous venez d’insulter votre reine !
Don Salluste se précipite vers la porte.
Ruy Blas la lui barre.

– Oh ! N’allez point par là, ce n’en est pas la peine,
J’ai poussé le verrou depuis longtemps déjà. –
Marquis, jusqu’à ce jour Satan te protégea,
Mais, s’il veut t’arracher de mes mains, qu’il se montre.
– À mon tour ! – On écrase un serpent qu’on rencontre.
– Personne n’entrera, ni tes gens, ni l’enfer !
Je te tiens écumant sous mon talon de fer !
– Cet homme vous parlait insolemment, madame ?
Je vais vous expliquer. Cet homme n’a point d’âme,
C’est un monstre. En riant hier il m’étouffait.
Il m’a broyé le cœur à plaisir. Il m’a fait
Fermer une fenêtre, et j’étais au martyre !
Je priais ! Je pleurais ! Je ne peux pas vous dire.
Au marquis.
Vous contiez vos griefs dans ces derniers moments.
Je ne répondrai pas à vos raisonnements,
Et d’ailleurs– je n’ai pas compris. – ah ! Misérable !
Vous osez, – votre reine, une femme adorable !
Vous osez l’outrager quand je suis là ! – Tenez,
Pour un homme d’esprit, vraiment, vous m’étonnez !
Et vous vous figurez que je vous verrai faire
Sans rien dire ! – écoutez, quelle que soit sa sphère,
Monseigneur, lorsqu’un traître, un fourbe tortueux,
Commet de certains faits rares et monstrueux,
Noble ou manant, tout homme a droit, sur son passage,
De venir lui cracher sa sentence au visage,
Et de prendre une épée, une hache, un couteau ! … –
Pardieu ! J’étais laquais ! Quand je serais bourreau ?

La Reine.
Vous n’allez pas frapper cet homme ?

Ruy Blas.
Je me blâme
D’accomplir devant vous ma fonction, madame,
Mais il faut étouffer cette affaire en ce lieu.
Il pousse don Salluste vers le cabinet.
– C’est dit, monsieur ! Allez là dedans prier Dieu !

Don Salluste.
C’est un assassinat !

Ruy Blas.
Crois-tu ?

Don Salluste, désarmé, et jetant un regard plein de rage autour de lui.
Sur ces murailles
Rien ! Pas d’arme !
À Ruy Blas.
Une épée au moins !

Ruy Blas.
Marquis ! Tu railles !
Maître ! Est-ce que je suis un gentilhomme, moi ?
Un duel ! Fi donc ! Je suis un de tes gens à toi,
Valetaille de rouge et de galons vêtue,
Un maraud qu’on châtie et qu’on fouette, – et qui tue !
Oui, je vais te tuer, monseigneur, vois-tu bien ?
Comme un infâme ! Comme un lâche ! Comme un chien !

La Reine.
Grâce pour lui !

Ruy Blas, à la reine, saisissant le marquis.
Madame, ici chacun se venge.
Le démon ne peut plus être sauvé par l’ange !

La Reine, à genoux.
Grâce !

Don Salluste, appelant.
Au meurtre ! Au secours !

Ruy Blas, levant l’épée.
As-tu bientôt fini ?

Don Salluste, se jetant sur lui en criant.
Je meurs assassiné ! Démon !

Ruy Blas, le poussant dans le cabinet.
Tu meurs puni !
Ils disparaissent dans le cabinet, dont la porte se referme sur eux.

La Reine, restée seule, tombant demi-morte sur le fauteuil.
Ciel !
Un moment de silence. Rentre Ruy Blas, pâle, sans épée.

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sujet bac blanc

Lycée Catherine et Raymond Janot
Epreuve écrite du baccalauréat blanc ( EAF )
19 avril 2012

Objet d’étude : Théâtre, texte et représentation.
Textes :
Texte A – Marivaux : Les Fausses confidences (1737), acte II, scène 13
Texte B – Victor Hugo : Ruy Blas (1838), acte II, scène 2
Texte C – Edmond Rostand : Cyrano de Bergerac (1897), acte V, scène 5.

Texte A – Marivaux : Les Fausses confidences (1737), acte II, scène 13.
[Araminte met à l’épreuve son jeune intendant, Dorante, dont elle sait qu’il est amoureux d’elle et qui, suivant les conseils de son valet Dubois, ne lui a pas avoué son amour.]
ARAMINTE. — […] toute réflexion faite, je suis déterminée à épouser le Comte.
DORANTE, d’un ton ému. — Déterminée, Madame !
ARAMINTE. — Oui, tout à fait résolue. Le Comte croira que vous y avez contribué je le lui dirai même, et je vous garantis que vous resterez ici; je vous le promets. (A part.) Il change de couleur.
DORANTE. — Quelle différence pour moi, Madame !
ARAMINTE, d’un air délibéré. — Il n’y en aura aucune, ne vous embarrassez pas, et écrivez le billet que je vais vous dicter; il y a tout ce qu’il faut sur cette table.
DORANTE. — Eh ! pour qui, Madame ?
ARAMINTE. — Pour le Comte, qui est sorti d’ici extrêmement inquiet, et que je vais surprendre bien agréablement, par le petit mot que vous allez lui écrire en mon nom. (Dorante reste rêveur, et par distraction ne va point à la table.) Eh bien, vous n’allez pas à la table ? à quoi rêvez-vous ?
DORANTE, toujours distrait. — Oui, Madame.
ARAMINTE, à part, pendant qu’il se place. — Il ne sait ce qu’il fait. Voyons si cela continuera.
DORANTE à part, cherchant du papier. — Ah ! Dubois m’a trompé !
ARAMINTE poursuit. — Êtes-vous prêt à écrire ?
DORANTE. — Madame, je ne trouve point de papier.
ARAMINTE allant elle-même. — Vous n’en trouvez point ! En voilà devant vous.
DORANTE. — Il est vrai.
ARAMINTE. — Écrivez. « Hâtez-vous de venir, Monsieur; votre mariage est sûr…» Avez-vous écrit ? …
DORANTE. — Comment, Madame ?
ARAMINTE. — Vous ne m’écoutez donc pas ? « Votre mariage est sûr; Madame veut que je vous l’écrive, et vous attend pour vous le dire.» (A part.) Il souffre, mais il ne dit mot. Est-ce qu’il ne parlera pas ? « N’attribuez point cette résolution à la crainte que Madame pourrait avoir des suites d’un procès douteux.»
DORANTE. — Je vous ai assuré que vous le gagneriez, Madame. Douteux ! il ne l’est point.
ARAMINTE. — N’importe, achevez. « Non, Monsieur, je suis chargé de sa part de vous assurer que la seule justice qu’elle rend à votre mérite la détermine.»
DORANTE, à part.— Ciel ! je suis perdu. (Haut.) Mais, Madame, vous n’aviez aucune inclination pour lui.
ARAMINTE. — Achevez, vous dis-je… « Qu’elle rend à votre mérite la détermine…» Je crois que la main vous tremble ! Vous paraissez changé. Qu’est-ce que cela signifie ? Vous trouvez-vous mal ?
DORANTE. — Je ne me trouve pas bien, Madame.
ARAMINTE. — Quoi ! Si subitement ! Cela est singulier. Pliez la lettre, et mettez: « À Monsieur le comte de Dorimont.» Vous direz à Dubois qu’il la lui porte. (A part.) Le cœur me bat ! (A Dorante.) Voilà qui est écrit tout de travers ! Cette adresse-là n’est presque pas lisible. (A part.) Il n’y a pas encore là de quoi le convaincre.
DORANTE, à part. — Ne serait-ce point aussi pour m’éprouver ? Dubois ne m’a averti de rien.

Texte B – Victor Hugo : Ruy Blas (1838), acte II, scène 2.
[La reine d’Espagne, dont le mari passe de longues journées à la chasse, est seule, inquiète de la haine que lui porte Don Salluste, un noble qu’elle a écarté de la Cour, et émue par les billets que lui dépose chaque soir un inconnu, Ruy Blas.]
LA REINE :
[…] Qui que tu sois, ô jeune homme inconnu
Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m’aime,
Sans rien me demander, sans rien espérer même,
Viens à moi, sans compter les périls où tu cours;
Toi qui verses ton sang, toi qui risques tes jours
Pour donner une fleur à la reine d’Espagne;
Qui que tu sois, ami dont l’ombre m’accompagne,
Puisque mon cœur subit une inflexible loi,
Sois aimé par ta mère et sois béni par moi !
(Vivement et portant la main à son cœur.)
— Oh ! Sa lettre me brûle !
Retombant dans sa rêverie.
Et l’autre ! L’implacable
Don Salluste ! Le sort me protège et m’accable.
En même temps qu’un ange, un spectre affreux me suit;
— Et, sans les voir, je sens s’agiter dans ma nuit,
Pour m’amener peut-être à quelque instant suprême,
Un homme qui me hait près d’un homme qui m’aime.
L’un me sauvera-t-il de l’autre ? Je ne sais.
Hélas ! Mon destin flotte à deux vents opposés.
Que c’est faible, une reine, et que c’est peu de chose !
Prions.
(Elle s’agenouille devant la madone.)
– Secourez-moi, madame ! Car je n’ose
Élever mon regard jusqu’à vous !
(Elle s’interrompt.)
– Ô mon Dieu !
La dentelle, la fleur, la lettre, c’est du feu !
(Elle met la main dans sa poitrine et en arrache une lettre froissée, un bouquet desséché de petites fleurs bleues et un morceau de dentelle taché de sang qu’elle jette sur la table; puis elle retombe à genoux.)
Vierge, astre de la mer ! Vierge, espoir du martyre !
— Aidez-moi ! –
(S’interrompant.)
Cette lettre !
(Se tournant à demi vers la table.)
Elle est là qui m’attire.
(S’agenouillant de nouveau.)
Je ne veux plus la lire ! – ô reine de douceur !
Vous qu’à tout affligé Jésus donne pour sœur !
Venez, je vous appelle ! –
(Elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis s’arrête, puis enfin se précipite sur la lettre, comme cédant à une attraction irrésistible.)
Oui, je vais la relire
Une dernière fois ! Après, je la déchire !
(Avec un sourire triste.)
Hélas ! Depuis un mois je dis toujours cela.
(Elle déplie la lettre résolument et lit).
« Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là
« Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile;
« Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile;
« Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut;
— « Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut.»
(Elle pose la lettre sur la table.)
Quand l’âme a soif, il faut qu’elle se désaltère,
Fût-ce dans du poison !
(Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine.)
Je n’ai rien sur la terre.
Mais enfin il faut bien que j’aime quelqu’un, moi !
Oh ! s’il avait voulu, j’aurais aimé le roi.
Mais il me laisse ainsi – seule – d’amour privée.
(La grande porte s’ouvre à deux battants. Entre un huissier de chambre, en grand costume.)
L’HUISSIER, à haute voix
— Une lettre du roi !
LA REINE, comme réveillée en sursaut, avec un cri de joie.
Du roi ! je suis sauvée !
[L’huissier apporte un bref billet que le roi a dicté pour son épouse à Ruy Blas, dans lequel il dit qu’il a tué six loups : déception cruelle de la reine, qui espérait un mot de tendresse.]

Texte C – Edmond Rostand : Cyrano de Bergerac (1897), acte V, scène 5.
[Cyrano, près de mourir et depuis toujours amoureux, vient rendre visite à Roxane, dont le jeune époux Christian est mort il y a des années à la guerre après lui avoir écrit une lettre bouleversante.]
ROXANE, debout près de lui :
Chacun de nous a sa blessure : j’ai la mienne.
Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
(Elle met la main sur sa poitrine.)
Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
Où l’on peut voir encor des larmes et du sang !
(Le crépuscule commence à venir.)
CYRANO :
Sa lettre !… N’aviez-vous pas dit qu’un jour, peut-être,
Vous me la feriez lire ?
ROXANE :
Ah ! vous voulez ?… Sa lettre ?
CYRANO :
Oui… Je veux… Aujourd’hui…
ROXANE, lui donnant le sachet pendu à son cou :
Tenez !
CYRANO, le prenant :
Je peux ouvrir ?
ROXANE :
Ouvrez… lisez !…
(Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.)
CYRANO, lisant :
« Roxane, adieu, je vais mourir !…»
ROXANE, s’arrêtant, étonnée :
Tout haut ?
CYRANO, lisant :
« C’est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
« J’ai l’âme lourde encor d’amour inexprimée,
« Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
« Mes regards dont c’était…»
ROXANE :
Comme vous la lisez,
Sa lettre !
CYRANO, continuant :
«…dont c’était les frémissantes fêtes,
« Ne baiseront au vol les gestes que vous faites.
« J’en revois un petit qui vous est familier
« Pour toucher votre front, et je voudrais crier…»
ROXANE, troublée :
Comme vous la lisez, — cette lettre !
(La nuit vient insensiblement.)
CYRANO :
« Et je crie
« Adieu !…»
ROXANE :
Vous la lisez…
CYRANO :
« Ma chère, ma chérie,
« Mon trésor…»
ROXANE, rêveuse :
D’une voix…
CYRANO :
« Mon amour…»
ROXANE :
D’une voix…
(Elle tressaille.)
Mais… que je n’entends pas pour la première fois !
(Elle s’approche tout doucement, sans qu’il s’en aperçoive, passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la lettre. — L’ombre augmente.)
CYRANO :
« Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
« Et je suis et serai jusque dans l’autre monde
« Celui qui vous aima sans mesure, celui…»
ROXANE, lui posant la main sur l’épaule :
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
(Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d’effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l’ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains.)
Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D’être le vieil ami qui vient pour être drôle !
CYRANO :
Roxane !
ROXANE :
C’était vous.
CYRANO :
Non, non, Roxane, non !
ROXANE :
J’aurais dû deviner quand il disait mon nom !
CYRANO :
Non ! ce n’était pas moi !
ROXANE :
C’était vous !
CYRANO :
Je vous jure…
ROXANE :
J’aperçois toute la généreuse imposture
Les lettres, c’était vous…

I. QUESTION (4 points).
Montrez que la lettre joue dans chacune de ces scènes un rôle dramatique essentiel.
II. ÉCRITURE (16 points).
• Commentaire

Vous ferez le commentaire du texte de Rostand (texte C) en vous aidant du parcours de lecture suivant :
– vous étudierez la fonction dramatique de cette révélation
– et démontrerez qu’il s’agit d’une scène pathétique.

• Dissertation

En réfléchissant aux fonctions de la lettre dans ces différentes scènes, vous vous demanderez sur quels éléments scénographiques ou autres peut reposer au théâtre la progression dramatique.

• Invention

Imaginez le monologue dans lequel la Reine d’Espagne a la tentation de répondre à l’inconnu; cette scène de théâtre sera rédigée en prose et devra inclure des extraits de la lettre ébauchée.

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extrait de Candide, chap 19

En approchant de la ville, ils rencontrèrent un Nègre étendu par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh, mon dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ?

– J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le Nègre. – Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ? –  Oui, monsieur, dit le Nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait : « Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux, tu as l’honneur d’être esclave de nos seigneurs les Blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère. » Hélas ! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous cousins issus du germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses parents d’une manière plus horrible.

– Ô Pangloss ! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination ; c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. – Qu’est-ce qu’optimisme ? disait Cacambo. – Hélas ! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. » Et il versait des larmes en regardant son Nègre, et en pleurant il entra dans Surinam.

Voltaire, Candide ou l’Optimisme, chapitre 19, 1759.

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